Rencontre avec Noriko Fuse, peintre-graveur

Noriko Fuse est une artiste d’origine japonaise qui habite et travaille à Paris. Peintre, graveur et lithographe, elle est aussi polyvalente dans son art que dans sa culture. Dans cet entretien qu’elle a bien voulu nous accorder, elle nous parle  de ses œuvres d’une belle force tranquille.

 

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Avant même d’avoir eu l’idée de devenir une artiste, je suis allée dans un lycée de beaux-arts, parce que c’était un lycée très (très) libre. Et c’est l’idée de liberté qui m’a attirée. J’ai tenté le coup et j’ai été sélectionnée. C’était un lycée comme les autres avec en plus un peu d’art, donc j’aurais pu choisir n’importe quel autre parcours après. Mais finalement ça m’a beaucoup plu, donc j’ai continué… et je continue toujours.

Après le lycée, j’ai suivi les beaux-arts à Tokyo jusqu’au diplôme. J’ai été étudiante jusqu’à l’âge de 26-27 ans, parce que c’était très bien comme ça, j’avais de la place et je pouvais profiter du matériel qu’il y avait à l’université. Quand en troisième année, il a fallu choisir une spécialité, j’ai choisi les estampes, tous les types : lithographie, gravure, sérigraphie. J’ai tout appris et en 1993, j’ai reçu un prix de concours[1] pour continuer mes études à l’étranger…. C’est comme ça que je suis venue en France.

C’était un concours qui donnait une somme d’argent pour développer un projet. Il n’était pas obligatoire d’être étudiant à l’université. J’ai suivi deux ateliers privés de lithographie et de gravure jusqu’en 1995 à Paris. Ensuite je suis retournée au Japon pour finalement revenir en France en 1998.

Ma première exposition de groupe a eu lieu dans une très bonne galerie à Tokyo[2], en deuxième année de master. Dans la mesure où que j’ai commencé mon master assez tard, c’était à plus ou moins 25 ans.

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Pourquoi la France finalement ?

C’était par hasard. Je voulais venir en Europe. Au début, je pensais à l’Italie mais ce n’était pas vraiment réfléchi. En fait, je ne pensais pas gagner le concours, je me disais juste : « Ah ça va être bien l’Italie, il y a de bonnes choses à manger… ». Mais pour le projet, il fallait avoir un précontrat… J’en ai parlé à mon professeur à l’université qui m’a dit qu’il connaissait des professeurs de beaux-arts, et qu’il pouvait me présenter : un professeur de lithographie aux beaux-arts de Paris ou [un autre enseignant] en Angleterre.  Des deux, j’ai préféré la France.

Quand j’ai gagné le concours, je pensais aller aux Beaux-arts de Paris, le professeur que je connaissais était d’accord pour m’accueillir dans son atelier. Mais avant d’y aller, j’ai décidé de prendre un an pour étudier le français au Japon. Et quand je suis arrivée à Paris, il n’y avait plus de place dans son atelier.  Il m’a proposé un atelier privé, qui était beaucoup plus cher. Cela a été un peu compliqué pour moi financièrement, mais ça m’offrait un cadre plus professionnel, hors de l’école, c’était intéressant. D’ailleurs j’ai fait pas mal d’expositions avec l’atelier.

Quelle place de la culture japonaise dans vos projets ?

Quand j’ai commencé à exposer, beaucoup de gens sentaient que mon origine est asiatique, par la couleur, les images, la matière. Mais ce n’était pas volontaire. Maintenant je réfléchi, et parfois je propose volontairement une proportion de quelque chose de différent, différent du confort habituel d’ici. Il y a un vrai lien avec la culture [japonaise].

Des artistes qui vous inspirent ?

Oui, il y a beaucoup d’artistes qui m’inspirent. Si je pense aux artistes japonais, question composition c’est Sesshu, Tawaraya Sotatsu, Hokusai, Hasegawa Tohaku, et ici, j’aime beaucoup Cy Twombly Per Kirkeby, et Joel Shapiro.

À quel genre appartient votre travail ?

C’est abstrait je pense, mais pour moi ce n’est pas cela l’important. Que ce soit du portrait, du figuratif… ce n’est pas important. Bien sûr, quand j’ai commencé les études d’art, j’ai plutôt fait des classiques figuratifs. Mais, naturellement, je suis très vite passée au « sans-forme ». Pour moi, le plus important c’est la matière, la composition, donc je suis très vite passée à l’abstrait.

 

Pendant l'installation, avec Erhard Friedberg, membre du comité de sélection des artistes
Pendant l’installation, avec Erhard Friedberg, membre du comité de sélection des artistes

Y a-t-il un message à travers vos œuvres ?

Non ce n’est pas comme ça que je travaille… D’abord, peut-être, je le fais pour moi-même, ce n’est pas pour laisser un message à quelqu’un d’autre.

Bien sûr, c’est important pour moi de montrer ce que je fais et je m’intéresse beaucoup à la réaction du public.  Si quelqu’un apprécie, j’essaye de lui expliquer… Cela vient souvent d’émotions qui viennent de la nature. Mes œuvres sont très liées à la nature. Cette série-là[3] est liée aux saisons. C’est pour cela qu’il y a le mot « recueil » dans les titres des œuvres… je « recueille » [quelque chose] de la nature… Et mon interprétation des saisons. Ce sont des choses comme ça… Donc forcément on voit de pétales, des feuilles, des ombres…

Parfois, c’est quelque chose de particulier qui m’inspire, la forme des feuilles, des fleurs… quelque chose d’organique de la nature.

Ma culture… Quand je n’ai pas d’idée, de point de départ, s’il n’y a pas d’images dans ma tête, je lis un haïku – c’est un poème japonais ­-, pour alimenter…  Cela me donne beaucoup d’idée et d’images.

Vous nommez vos œuvres en différentes langues.

Souvent, je donne les noms aux œuvres après, quand c’est terminé. Ce n’est pas très important pour moi et c’est compliqué parfois. Mais, d’un autre côté, c’est facile pour moi de me rappeler ce que j’ai fait et quand : « ah oui, c’est le « recueil » que j’ai fait en 2017, 2018… » Sinon c’est compliqué [de ses souvenir]. Du coup, j’essaye de donner des noms à toutes les œuvres, je réfléchis, c’est en rapport à l’œuvre, aux couleurs…  La langue des titres, ce n’est pas très important, ça vient un peu en fonction du son. Si, par exemple, le son de « plante » est plus joli que « grass » en anglais, ce n’est pas très important la langue, c’est le son.

J’essaye de mettre des titres plutôt en français ou en anglais, parce que, comme je suis le plus souvent ici [en France], tout le monde peut comprendre parce que les gens aiment bien lire les titres. Si je donne le titre en japonais, c’est plus difficile.

Combien de temps mettez-vous pour réaliser vos œuvres ?

C’est très varié, il y a des choses qui viennent très vite et c’est tout de suite fini, je n’y touche plus. Et puis parfois il y a des choses que je laisse pendant des mois et j’y reviens, je retouche. Ça dépend. Mais en général, c’est pour les estampes que le travail est le plus long, même si le format est plus petit, c’est très long car il y a plusieurs étapes à faire[4]. Ce n’est pas direct, c’est assez long. Et puis il faut préparer le papier, bien le sécher, c’est assez long.

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Ci-contre, durant l’accrochage, Georges Bruchet et Noriko Fuse.

L’accrochage des oeuvres est un processus délicat et complexe. Il se doit de respecter et de magnifier les oeuvres. 

A Regards Sur,  nous y sommes très attentifs et les installations sont toujours le résultat d’une coopération très serrée entre l’artiste invité et Georges Bruchet.

 

 

Vous avez un atelier ?

Je travaille dans un atelier collectif à Paris. Sinon j’ai aussi un petit atelier personnel en Bourgogne avec une petite presse.

La première fois que j’ai travaillé dans l’atelier de gravure (à Paris), j’ai rencontré quelqu’un qui a créé un grand espace et j’y ai investi, j’ai acheté la presse, etc. Le local est à mon amie, et le matériel c’est moi. Maintenant, nous sommes quatre. C’est un atelier de presse de gravure, de presse de lithographie, et c’est sur deux étages. En haut il y a un espace de peinture que nous partageons aussi.

©Photo : Laurie Demir – Interview : Laurie Demir
Transcription et editing : Myriam Lejmi et Marie Oulion-Friedberg

 


[1] Fondation Culture de la Asahi Breweries Cie

[2] Galerie Ikeda Bijutsu, Tokyo

[3] Série recueil-janvier (2017), recueil-mars (2017), recueil-août (2017), recueil-octobre (2017), eau forte et aquatinte, 71,5X44, 550 € l’exemplaire encadré). Visible au 12 rue de la Châtelaine.

[4] L’estampe désigne, au sens strict, le résultat de l’impression d’une gravure ; la gravure étant l’ensemble des techniques qui utilisent le creux ou l’incision pour produire une série d’images ou de textes. Le principe consiste à inciser ou à creuser, à l’aide d’un outil ou d’un mordant, une matrice, généralement en bois ou en métal, qui après encrage, est imprimée sur du papier ou sur un autre support. Aujourd’hui, par commodité, certaines institutions ou organisations (la Bibliothèque nationale de France, ou la Fédération nationale de l’estampe) appellent aussi estampe, le tirage obtenu par des techniques de reproduction artistique, comme la lithographie ou la sérigraphie, qui utilisent des principes différents – source https://fr.wikipedia.org/wiki/Estampe.
L’estampe originale est une œuvre de création obtenue par impression d’une matrice (ou de plusieurs matrices dans le cas d’une impression polychrome) réalisée par l’artiste lui-même.

Auteur : regardssurblog

Regards Sur est une association Loi 1901, créée à Saint-Bonnet-Le-Château, dans la Loire. Elle organise tous les étés des expositions d'art contemporain proposées dans des lieux éphémères situés à Saint-Bonnet-le-Château, et des balades photographiques dans le Pays de Saint-Bonnet-Le-Château.

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